« Peux-tu me taper ça en français? », m’a déjà lancé un client en me remettant un texte en anglais. Voilà qui résume bien une perception généralisée sur le processus de traduction. Il suffirait de chercher les mots anglais dans un dictionnaire bilingue, puis de les remplacer par les mots français, et le tour est joué!
Or, le processus de traduction exige tellement plus que cette simple opération. Il s’agit de rendre le message véhiculé en anglais d’une façon qui traduit la façon de s’exprimer et la réalité du public cible. Chaque langue voit la vie d’une certaine façon, a son propre éclairage. Comme le français usuel de la France n’est pas le même que celui de la Martinique ou du Québec, il faut aussi adapter le texte au public cible.
La traduction étant considérée comme un métier « d’avenir » pendant mes études, j’ai opté pour cette voie qui faisait appel à mes talents naturels pour l’apprentissage des langues. J’ai débuté ma carrière à Toronto, où les emplois dans le domaine étaient légion.
En devenant pigiste en 1995, j’ai enfin accédé à la liberté de pensée et mouvement dont je rêvais, et j’ai du même coup goûté à l’insécurité de ce mode de vie. Heureusement, ça n’a pas duré longtemps grâce à des contacts rencontrés au fil des ans, ainsi que la Loi sur les services en français de l’Ontario, qui « garantit le droit de recevoir des services gouvernementaux en français dans des régions désignées ».
Au tournant du millénaire, des nuages sont venus assombrir ce ciel radieux et annoncer la fin des années de vaches grasses. La mondialisation s’est montré le bout du nez, et de nombreux clients ont pris la poudre d’escampette, profitant des tarifs réduits de compétiteurs à l’autre bout du monde. Les traducteurs ne pouvaient tout simplement pas « accoter » la concurrence.
Je me suis résignée à travailler dans un immense jardin – aux champs, comme dans le temps! – pour nourrir ma famille. Cette expérience d’apprentissage a duré quelques mois, avant que les clients ne reviennent en courant, insatisfaits des traductions à rabais non adaptées à la francophonie canadienne.
La mondialisation a eu pour effet d’ébranler les fondations de la profession et de dévaluer nos compétences, si bien que le salaire des traducteurs n’a pratiquement pas augmenté depuis 30 ans. À titre de comparaison, les corps de métier du milieu de la construction gagnent grosso modo deux fois mon salaire.
De nos jours, l’intelligence artificielle (IA) prend de plus en plus de place dans notre société. En traduction, elle a encore bien du chemin à faire. N’empêche que l’IA est utilisée couramment par les générations actuelles de traducteurs, et le résultat est loin de me convaincre. Je peine à reconnaître notre langue française et je rage à la vue des erreurs flagrantes qu’elle génère.
Je travaille à l’ancienne parce j’aime construire des phrases, utiliser les mots justes et adapter le discours au public cible. Je suis un dinosaure et je l’assume.
Josée Boily est traductrice, résidente du Haut-Saint-François et collabore aussi avec le Journal en tant que journaliste.

