Au début des années 1990, j’ai trouvé un emploi dans une entreprise locale de sapins de Noël. Le premier jour, j’ai rencontré l’équipe, assis à l’arrière d’une camionnette. Nous étions environ une douzaine.
À part le chef d’équipe et un autre jeune homme, j’étais le seul Canadien.
Si je me souviens bien, José et Juan étaient mexicains et Carlos disait être hondurien. Les autres venaient du Guatemala. Certains disaient que c’était leur premier voyage au Canada. Ils appréhendaient les hivers réputés rigoureux du Québec.
Quand la conversation portait sur la famille, des photos froissées sortaient de leurs poches ou de leurs portefeuilles, précieusement gardées contre leur cœur.
Ils parlaient de leurs jeunes épouses qui peinaient à subvenir aux besoins de leurs enfants avec les maigres salaires qu’ils pouvaient leur envoyer chaque mois. Leurs yeux pétillaient lorsqu’ils nommaient leurs enfants, mais leurs visages s’assombrissaient lorsqu’ils évoquaient les difficultés de leurs familles.
La deuxième semaine, notre travail fut interrompu par d’importantes chutes de neige en novembre. Nous, quelques Québécois, avons montré aux nouveaux arrivants comment rentrer le bas de leur pantalon dans leurs chaussettes et bien fermer le bas de leur combinaison pour empêcher la neige de pénétrer dans leurs bottes. Traîner des épinettes de Norvège enneigées à travers la neige profonde jusqu’à l’emballeuse était une véritable épreuve.
Nous cultivions des sapins de Noël à l’époque ; aujourd’hui, les quelque 900 exploitations agricoles implantées dans le Haut-Saint-François couvrent une vaste superficie de plus de 23 000 hectares de terres agricoles, soit environ 83 % du territoire. Environ 21 500 travailleurs migrants travaillent dans les exploitations agricoles de la région.
Le syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC Canada), a indiqué qu’en 2025, « les travailleurs agricoles migrants sont l’épine dorsale du système alimentaire canadien. Des semis à la taille, en passant par la récolte et l’emballage, dans les fermes, les serres et les pépinières, des dizaines de milliers de personnes assurent la sécurité alimentaire nationale. Pourtant, malgré leur rôle essentiel, ils demeurent parmi les plus précaires, exclus de la pleine protection du droit du travail, dépendants de permis spécifiques à chaque employeur et souvent incapables de s’exprimer sans risquer leur emploi ou leur statut. »
L’agriculture a besoin d’une main-d’œuvre fiable et travaillante. Or, nous connaissons une pénurie chronique de main-d’œuvre dans les fermes, en partie parce que les diplômés du secondaire optent pour des emplois mieux rémunérés.
Les gouvernements subissent des pressions pour resserrer les restrictions à l’entrée des travailleurs étrangers au Canada et assouplir les exigences imposées aux employeurs en matière de logement, de transport, de conditions de travail sécuritaires et de soins de santé.
Dans les années 1990, mon seul collègue canadien ne s’est pas présenté après la première journée passée à patauger dans la neige épaisse. Le reste de l’équipe a persévéré, sans se décourager, dans la bonne humeur et avec le sourire. Quand je leur ai demandé pourquoi ils étaient si heureux, ils m’ont répondu que dès que le dernier sapin de Noël serait chargé dans le camion, ils rentreraient chez eux pour les fêtes, auprès de leurs femmes et de leurs enfants.



